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Au fond des choses - 16 Fév 2026

Le Ligueur fait jouer les familles

Interview de Yves-Marie Vilain-Lepage

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Journaliste au Ligueur, Yves-Marie Vilain-Lepage est chargé de jouer avec les familles et de transposer leurs avis, leurs ressentis et leurs expériences dans un projet éditorial qui prend la forme de chroniques régulières. Un travail pointu et exigeant au service d’objectifs clairs : cohésion sociale, vivre ensemble, partage entre petits et grands, rencontre des uns avec les autres… avec, comme médiateur commun, le jeu.

Qu’est-ce que le Ligueur et quel est son rôle ?

Le Ligueur est le média de La Ligue des familles, une association née de la solidarité parentale au lendemain de la Première Guerre mondiale. Depuis 78 ans, il permet à tous les parents, quels qu’ils soient, peu importe leurs horizons, de se rassembler.

Le Ligueur, c’est la bonne copine sur qui on peut compter, celle qui a toujours un conseil à donner en matière de parentalité et qui y répond de façon éthique, engagée et désintéressée. Dans les années 70, le magazine est porté par une bande d’écrivains, de poètes, d’intellectuels, de journalistes, d’illustrateurs avec à leur tête Marc Delopeleir qui y applique une véritable science du média. À partir de là, le Ligueur a un ton, du fond et une identité. Il « compte » pour les familles qui s’y réfèrent lorsqu’elles cherchent une information qui les concerne. Aujourd’hui ce rôle reste le même : accompagner les parents dans un monde de plus en plus complexe, tout en restant fidèle à ses valeurs fondatrices.

Depuis quand le jeu de société y occupe-t-il une place ?

Depuis toujours, le jeu et le jouet occupent une place importante dans le Ligueur. Mais c’est avec le jeu de société qu’il s’est vraiment « passé un truc ». Il y a une dizaine d’année, on rêvait de voir les parents et les enfants jouer ensemble et de pouvoir en rendre compte de manière éditoriale. Le dispositif n’était pas simple à mettre en place mais il commence à prendre forme en 2019 lorsque je rencontre des ludothécaires. Je me rends alors compte que le jeu est bien présent dans le quotidien des familles. On le pressentait, mais pas à ce point. Puis arrive 2020 et là, tout s’accélère : le jeu devient une évidence, un refuge, un outil de lien. Il se passe clairement quelque chose et le Ligueur se doit d’accompagner éditorialement ce mouvement… pour mon plus grand bonheur !

Qu’avez-vous observé ? Que s’est-il passé ?

Pas mal de choses finalement. Les rôles familiaux se réinventent autour du jeu : le plus jeune membre de la famille qui prend les rênes en expliquant les règles, le ou la plus timide qui revêt une personnalité toute autre autour du plateau…
Je pense que, au moment du confinement en particulier, le jeu a été une véritable soupape de décompression et on a assisté à un véritable basculement. Le jeu n’était plus un simple loisir : il devenait un espace de respiration, de dialogue, de reconnexion entre parents et enfants. Il s’est alors imposé comme un besoin. Et ces habitudes se sont maintenues dans bien des familles, au même titre que la petite histoire avant d’aller au lit ou la séance cinéphile familiale. Le jeu s’est tapé l’incruste dans les rendez-vous culturels familiaux et il y reste !

Comment sélectionnez-vous les jeux à chroniquer ?

Très concrètement, je contacte tous les éditeurs et les distributeurs de mon carnet d’adresses. J’amasse, j’amasse puis je fais le tour du pays à travers différentes tables de jeux pour faire tester le tout aux familles. Elles aiment : on valide. Elles n’aiment pas : on essaie de comprendre pourquoi et si vraiment ça ne passe pas, on ne chronique pas. L’idée, c’est de proposer tous les mois une sélection 100% validée par les parents et leurs enfants, une condition non négociable pour publier.

Combien de jeux cela représente-t-il ?

En moyenne, une cinquantaine de jeux sont testés pour en chroniquer entre 35 et 45 dans le magazine papier et sur le web. À cela s’ajoutent trois chroniques mensuelles ainsi que de nombreux articles ou dossiers thématiques publiés en ligne comme « Nos 20 jeux à 2 préférés » par exemple. Sur une année, cela en fait des heures de jeux ! On a l’occasion de jouer à pas mal de choses, tout ça avec les familles, un vrai régal.

 Combien de familles doivent apprécier le jeu pour le « valider » ?

Cela dépend du jeu. Un jeu que l’on « sent » bien, peut être testé une seule fois. En revanche, lorsque nous avons des doutes, nous le faisons passer entre un maximum de mains. Par exemple, j’avais un a priori avec Kiwizou. J’avais l’impression qu’il y avait une sorte de coup marketing derrière. Alors, on a fait tester la gamme à une bonne vingtaine de familles, ce qui nous a permis d’aller au-delà de nos idées préconçues.

Quand le doute persiste, on fait tourner les jeux dans des écoles, des écoles de devoir, des groupes de copains, des bars à jeux, des ludothèques, etc. Plus on doute, plus c’est testé ! Plus on aime, plus on fait jouer, hors chronique… et plus ça nous conforte. C’est une sorte de cercle vertueux : on aime et on veut que le plus de gens possible aiment. C’est le cas avec tout ce que fait Philipe Proux ou encore avec le jeu Takayama. On a flashé sur lui et sur son créateur. On voulait que tous les parents du Royaume y jouent !

Pourquoi le Ligueur a-t-il pour objectif de mettre le jeu en avant ?

Notre objectif consiste d’abord à servir un projet éditorial : on veut offrir un repère aux parents dans la jungle des demandes et le faire de la manière la plus éthique possible. Concrètement, cela signifie aussi mettre plutôt en avant des magasins indépendants. À notre échelle, on lutte contre les supermarchés et les géants de la distribution.

Nous avons ainsi noué des partenariats avec des enseignes que nous aimons comme Sajou à Jette, Lollipop à Chimay, etc. On nous rapporte que les parents se pointent avec leur Ligueur à la main et disent aux vendeurs et vendeuses : « j’ai entendu parler de ça, je veux l’acheter ».

Quelle est la grande force du jeu selon vous ?

Notre idée consiste à prôner l’unité, parce que le jeu rassemble au-delà de tout a priori. J’ai cette image très précise, à Namur, d’une famille très bourgeoise que l’on a fait jouer avec une maman solo, agricultrice, maman d’un enfant autiste de 21 ans. À la fin de la partie, tout le monde sympathisait. Ils auraient pu ne jamais se rencontrer. Et là, ils ont passé un bon moment ensemble. À l’issue des tables de jeux, les familles s’échangent leurs numéros de téléphone, les uns et les autres se donnent rendez-vous…

En bon idéaliste, je crois qu’il y a quelque chose d’un peu révolutionnaire dans le jeu. Que c’est devenu une forme de résistance à tout ce qui nous isole. À titre personnel, ça m’aide beaucoup dans le monde actuel. Je perçois le monde du jeu comme un abri et j’essaie de transmettre mon enthousiasme pour lui à travers mes chroniques.

Quel est l’intérêt de faire jouer les parents ?

Paradoxalement, ce n’est pas tant ce que qu’ils me disent qui importe. À chaud, ils ont rarement des termes qui permettraient d’alimenter les articles. J’entends TOUT LE TEMPS « c’est un chouette jeu ». En revanche, ils apportent autre chose : une mise en scène autour du jeu, une atmosphère, un moment. Et surtout, ils nous confortent – ou nous bousculent – dans nos a priori. Et c’est essentiel.

Quel est le rayonnement de tout ce travail ?

Outre tout ce que j’ai déjà cité, nous organisons des animations spécifiques pour mettre en valeur tout le travail éditorial réalisé jusque-là. Cela peut prendre différentes formes, on peut par exemple se greffer à des événements comme le Festival des droits de l’enfant ou co-organiser des événements avec des partenaires comme la ludothèque de Forest (la Biblif), le B3 ou encore des magasins de jeux indépendants.

Ce qui est vraiment porteur, c’est que plus le temps passe, plus le réseau s’étend, plus les rencontres avec les familles se multiplient à travers la Belgique . Cette expérience de terrain nous permet d’identifier plus facilement ce qui fonctionne, ce qui fonctionne moins et d’imaginer de nouveaux dispositifs ou actions à mettre en place.

Un prix du jeu du ligueur ?

Récemment, nous avons lancé comme une blague un « Prix du jeu du Ligueur » afin de mettre en valeur les jeux qui ont conquis la rédaction et les familles. Un jour – proche, on l’espère – le Ligueur créera un véritable prix du jeu, résolument familial, basé sur des heures de jeux partagées aux quatre coins du pays.

Mais au-delà des prix et des distinctions, c’est avant tout la promotion du jeu qui nous anime. Parce qu’il est un puissant vecteur de lien social et qu’il rassemble dans un monde où les écrans nous éloignent, nous individualisent. Le jeu nous redonne à nous, mères, pères et enfants, une part essentielle de notre humanité.